“En finir avec le « sociétal »”, Actualités sociales hebdomadaires, n° 2789, 28 décembre 2012.

Le « sociétal » a le vent en poupe. Distinct donc du « social », l’expression permettrait de qualifier certaines questions. Celles-ci, dites sociétales, apparaitraient plus modernes (plus tendance disent les designers) que de traditionnelles questions sociales. Le chômage ce serait social ; le droit de vote des étrangers sociétal. Sur quoi peut donc reposer une telle distinction ? Dans le camp du social, les thèmes de la redistribution, de la pauvreté, des transferts sociofiscaux, du paritarisme, de la Sécurité et de l’aide sociales, etc. Dans celui du sociétal, l’égalité entre les hommes et les femmes (et dès le plus jeune âge s’il vous plaît), l’homosexualité (avec l’homoparentalité et, de l’autre côté, l’homophobie), la diversité et la mixité, etc. En gros, d’un côté, le social à la papa, avec ses prestations, ses professionnels, ses volumes de dépenses considérables, ses pesanteurs. Et de l’autre côté, le sociétal, supposé dépasser le social, avec son prétendu avant-gardisme, ses puissantes controverses et sa complexité nourrie de droit civil et de droit social. Les frontières permettraient, aujourd’hui, de différencier au sein de la gauche (mais aussi au sein de la droite) des tendances plus sociales et d’autres plus sociétales. Elles n’ont, en réalité, rien de bien affirmé[1].

La mise en avant des sujets sociétaux serait gage de modernisme (contre le ringardisme). Elle serait aussi, selon d’autres fins observateurs, pure stratégie cynique pour faire discuter à l’infini de sujets compliqués mais aux conséquences limitées dans les comptes sociaux. Placer sur l’agenda politique des thèmes dits sociétaux (le mariage pour tous en est l’incarnation) autorise incontestablement d’occuper l’espace et le temps de la confrontation politique. Une interrogation érudite est de savoir si le sociétal est soluble dans le social ou si, à l’inverse, le social peut digérer le sociétal. Concrètement, il s’agit de savoir s’il est en quoi que ce soit utile de qualifier un problème de sociétal. La réponse est assurément positive pour faire savant dans une discussion. Souligner le caractère sociétal d’une question c’est dire combien – aussi dérangeante soit-elle – elle importe et combien elle dépasse des équilibres passés. La réponse est toutefois certainement négative si on se préoccupe un instant de rigueur sémantique.

Sociétal n’est en rien un néologisme récent. Mais son usage s’est, ces dernières années, considérablement intensifié. En 1991, une seule dépêche AFP utilise le terme. En 2011, c’est le cas de plus de 200 d’entre elles. Une dizaine d’occurrences il y a vingt ans dans Le Monde, près de 160 en 2011.

Afin de revenir sur cette expression au succès suspect, passons par un auteur généralement honni dans le secteur social. Inspirateur de Ronald Reagan et de Lady Thatcher, l’économiste Friedrich Hayek est connu pour avoir pourfendu l’Etat-providence. Selon lui la justice sociale est un « mirage » qui constitue un obstacle majeur au marché et, partant, à la survie en société. Cet « anti-Keynes » a en tout cas développé une des plus importantes pensées du XXème siècle. Ses adversaires, avec ses zélateurs, en conviennent.

Dans le cadre de cette pensée radicale, le sociétal n’est que l’excroissance de l’inflation du social. À force de tout socialiser (les assurances, la protection, mais aussi le vocabulaire), on ne comprend plus grand-chose. Pourfendeur incisif du socialisme et du marxisme, comme base de l’engrenage totalitaire, Hayek exécrait le mot social qu’il évitait en tant qu’adjectif. Il le qualifiait même de « mot fouine ». De même qu’une fouine aurait la capacité de vider un œuf en le gobant sans en abîmer la coquille, il existerait des mots asséchant de sens tous les termes auxquels ils sont associés. Accoler social à tout terme c’est vider ce dernier de toute signification. Et le grand penseur libéral de faire, en anglais, des observations sur « sociétal ». Dans quelques paragraphes bien sentis du deuxième volume de son magistral Droit, législation et liberté (1976) il considère que l’invention du « sociétal » s’explique par la nécessité de rendre à social, désormais dépouillé de toute véritable signification, son sens descriptif initial (qui se rapporte à la société). Tout simplement, sociétal voudrait dire social dans un contexte non pollué par l’idée de protection collective obligatoire. Est-ce vraiment ce qu’ont à l’esprit les partisans contemporains du sociétal ? Certainement pas…

On peut aisément repérer le caractère outrancier de Hayek qui se fait volontiers polémiste. Il nous rappelle juste, à partir d’une perspective très éloignée des habitudes des experts de la protection sociale française, que se méfier de ce qui est qualifié de social n’est pas une attitude forcément mauvaise… Il en va de même maintenant pour sociétal. En un mot, sachons nous garder d’un épithète pompeux qui amène, très souvent, plus de confusion que de clarté. Dans la plupart des cas, dire d’un sujet qu’il est sociétal, c’est vouloir faire profond. Mais cela sonne creux.


[1]. Pour illustrer cette indétermination des frontières, que pourraient donc bien contenir, chaque semaine, des Actualités Sociétales Hebdomadaires ?

« Quelques leçons et observations pour la France », postface du rapport du Centre d’Analyse Stratégique, réalisé par Cyril Cosme, Politique de la ville. L’expérience américaine, Études, n° 2, Paris, La Documentation française, 2012, pp. 185-191.

Quels enseignements tirer, en France, de cette plongée dans le « mécano » administratif concret de la « politique de la ville » américaine ?

Il faut, d’emblée, souligner que l’expression même de « politique de la ville » est typiquement française. Rappelons que celle-ci, malgré son nom, ne concerne ni toutes les villes (toutes les communes ne sont pas concernées) ni toute la ville (car elle cible une géographie prioritaire de quartiers sensibles). Aux Etats-Unis, si zonage (zoning) il y a, la partition territoriale n’atteint en rien le degré français de précision des ZUS, ZRU et autres ZFU. Surtout, la « politique de la ville » – au sens du titre de ce document – est, d’abord, la politique des villes. Certes, les Etats et l’administration fédérale sont là. Impulsion, fonds, évaluations ne relèvent pas uniquement, loin de là, de la seule collectivité territoriale. Mais les exemples monographiques en témoignent amplement : ce sont des politiques des villes américaines que nous entretient Cyril Cosme, après, d’une part, décorticage des procédures et des rouges, et, d’autre part, lectures et rencontres de nombre de protagonistes et d’experts.

La « politique de la ville » dont il est question outre-Atlantique ne relève pas seulement de quartiers particuliers en difficulté, mais des villes dans leur ensemble qui, dans les années 1970, ont failli faire globalement défaut (comme l’on dit aujourd’hui) après avoir connu, depuis les années 1950, des mécanismes et dynamiques d’involution.

Avec peut-être un certain tropisme français, Cyril Cosme part et parle surtout des politiques publiques. Dans son texte, le développement communautaire, qu’il traite avec précision, n’est pas autant « cuisiné » (au sens culinaire) que les normes, les projets, les financements. On dispose, en tout cas, avec son ouvrage d’un double panorama, d’une part pour ce qui a trait à l’histoire urbaine américaine, et, d’autre part pour ce qui relève de la myriade de programmes mis en œuvre depuis des décennies pour remédier à la « crise » des villes aux Etats-Unis.

Quelques observations générales utiles pour le cas français nous semble pouvoir être extraites de ce travail, qui s’articulent autour de six interrogations.

Télécharger (PDF, 1.51MB)

« Variations autour de la politique de la ville », conclusion du rapport du Centre d’Analyse Stratégique, Politique de la ville. Perspectives françaises et ouvertures internationales, Rapport & Documents, n° 52, Paris, La Documentation française, 2012, pp. 207-216.

Le Centre d’analyse stratégique s’implique, depuis sa création, dans l’observation et, surtout, la discussion de la politique de ville. En l’espèce, ses sujets d’investigation et d’interrogation se retrouvent dans ce nouveau rapport. Il en va ainsi des appréciations et débats autour des effets de quartiers, des statistiques ethniques, des mesures de la ségrégation et de la mobilité, ou encore des injonctions récurrentes à la participation des habitants. Le CAS accompagne donc désormais, avec d’autres observateurs et opérateurs, ce pan sophistiqué et disputé de l’action publique française.

Cette politique de la ville – un nom bien français pour un ensemble de dispositions et de moyens publics qui ne concernent ni toutes les villes ni toute la ville – présente bien des paradoxes. Alimentant une littérature spécialisée qui s’accumule, et que ce rapport vient lui-aussi grossir, elle fait l’objet, depuis l’origine, de multiples expertises et critiques. Ponctuellement, des émeutes urbaines replacent à la une la question des quartiers que l’on dit sensibles, prioritaires, défavorisés, voire populaires. Ponctuellement également, mais dans un autre genre, des rapports de la Cour des Comptes soulignent l’architecture baroque de cette intervention publique[1], son ciblage contestable et ses performances discutables. Le dernier en date, publié à l’été 2012[2], revient, notamment sur la dilution des actions, la permanence des difficultés, l’insuffisance du pilotage, l’éclatement des responsabilités, la juxtaposition et la substitution des dispositifs.

 

La litanie des déclarations enthousiastes, des appels ambitieux à la mobilisation, des critiques radicales est connue. L’actualité tient dans l’évaluation critique de la période récente qui a vu un investissement considérable en faveur de la rénovation urbaine. Elle tient également dans la mise au pot commun d’expériences et d’analyses issues d’autres contextes. C’est principalement sur ces deux points que le document proposé par le CAS insiste.



[1]. Pour se plonger dans le maquis français, on peut recommander Emmanuel Heyraud, La politique de la ville. Maîtriser les dispositifs et les enjeux, Berger-Levrault, 2010.

[2]. La politique de la ville une décennie de réformes, juillet 2012. www.ccomptes.fr

 

Télécharger (PDF, 603KB)