“Stigmatisation : ça suffit !”, Actualités sociales hebdomadaires, n° 2816, 28 juin 2013.

« Il ne faut pas stigmatiser ! ». « Vous stigmatisez ! ». « Je ne saurais stigmatiser tel ou telle ! ». Nos colonnes et discours sont remplis de ces interdictions, accusations et affirmations. Mais de quoi parle-t-on ? L’invitation systématique à la non-stigmatisation et la condamnation de toute forme de propos supposé stigmatisant ont envahi, en quelques années, les débats. Il est pourtant bien difficile de voir de quoi l’on traite. On devine aisément que stigmatiser ce n’est pas bien. Et que ceux qui stigmatisent, ou plutôt ceux dont on dit qu’ils stigmatisent, ne sont pas gentils.

On sait depuis Jésus-Christ (au moins) ce que sont des stigmates. À étymologie claire (du latin stigma, emprunté du grec ancien pour « piqûre » et, par extension, « marque au fer que l’on faisait aux esclaves »), le vocabulaire n’est pas neuf. Mais son emploi s’est considérablement répandu et étendu. Le mot même de « stigmatisation » et la ferme invitation, sonnant souvent comme un ordre de se taire et/ou de s’excuser, à ne pas stigmatiser sont entrés dans la masse des expressions courantes, que tout un chacun peut employer et s’envoyer à la figure. En 1946, le quotidien Le Monde n’employait que 13 fois les termes relatifs à la stigmatisation (du mot lui-même, au verbe stigmatiser conjugué sous différentes formes). En 1990, on compte une centaine d’occurrences. Pour la période qui va de fin juin 2012 à fin juin 2013, on recense plus de 400 apparitions du vocabulaire de la stigmatisation. Ce succès n’est absolument pas imputable aux seules augmentations de pagination du quotidien du soir. Il est signe de l’acclimatation, a priori positive, d’une idée tolérante : il ne faut pas marquer au fer rouge (physiquement et moralement). Moins violemment, il s’agit de ne pas fustiger et discriminer à raison de caractéristiques (un handicap notamment) qui ne sauraient appeler un blâme. Mais l’usage généralisé de tels termes confine maintenant au ridicule, voire au lavage de cerveau.

Ainsi sont, depuis peu, érigés quasi systématiquement en « stigmatisés » (c’est-à-dire comme portant, métaphoriquement, sur eux ou en eux des marques semblables aux plaies du Christ) tous les pauvres, immigrés, défavorisés, chômeurs, relégués. En un mot comme en cent tous les « sans » seraient les grands « stigmatisés » d’un monde contemporain qui, pourtant, n’a jamais été aussi compréhensif et généreux (si on considère le temps long).

Le principal introducteur du thème de la stigmatisation, après Jésus (volens nolens), est certainement Erving Goffman (1922-1982). Référence obligée du travail social, le sociologue a notamment produit, en 1963, un beau et puissant livre sur le stigmate et « les usages sociaux des handicaps ». Il y formalise une théorie du classement et de la désignation, assise sur une conceptualisation de l’identité des individus. Ces derniers ont des attributs (taille, âge, revenus, goûts, couleur, problèmes sociaux, etc.) qui, selon les époques ou les contextes, sont érigés en traits qui discréditent. Il en va d’infirmités comme de métiers.

Goffman met en lumière des processus permanents, et dans certains cas violents, de redéfinition des identités. Il souligne les difficultés à gérer certaines rencontres, certains contacts. Les normaux et les stigmatisés partagent en effet des situations sociales. En présence de personnes en difficulté (handicapées, marginalisées) les relations de face-à-face sont particulièrement compliquées. Goffman a su décrire avec vigueur et rigueur le malaise dans la confrontation qui ressort de la négociation permanente des statuts marginalisés entre, d’un côté, des personnes qui désirent aider ou repousser et, de l’autre côté, des personnes à la recherche du maintien ou de la reconquête de la dignité.

Montrant que tous, toujours, nous manœuvrons pour gérer la déconsidération, le malaise, la faille ou le succès, Goffman n’est jamais monté sur ses grands chevaux pour dénoncer avec lyrisme des formes de stigmatisation généralisée. À l’inverse, il voyait même apparaître une certaine forme de « stigmaphilie » (l’expression est de lui) confinant à un « culte du stigmate » (idem) qui devient aujourd’hui confondant.

Ceux qui emploient maintenant à tout bout de champ la stigmatisation se discréditent. Et ils discréditent aussi le combat qu’ils veulent mener. Répéter à longueur de journée, comme dans un récital de Novlangue moderne, qu’« il ne faut pas stigmatiser » ne veut, en réalité, plus dire grand-chose. Sinon qu’il faut, sous peine d’être frappé d’infamie, s’abstenir de critiquer, de s’étonner, de raisonner. L’accusé en stigmatisation s’en retrouve stigmatisé. Une boucle, en quelque sorte, est bouclée. Concrètement, tout ceci amène à dire qu’il faut, autant que faire se peut, se défendre d’employer le vocabulaire à la mode. Et, si possible, savoir de quoi l’on parle et être capable de dialogue plutôt que d’imprécation. Pour finir, quelle solution ? Et bien il semblerait bienvenu de stigmatiser la stigmatisation. C’est, en tout cas, ce à quoi voudrait servir cette chronique.

“Trois regards américains sur la sécurité du monde”, Les Échos, 14 juin 2013

Le thème de la sécurité campe aux premiers rangs des préoccupations et polémiques françaises. Au-delà des bisbilles hexagonales, trois ouvrages américains ouvrent sur l’efficacité des politiques de sécurité, sur l’histoire d’un mot maintenant très chargé, et sur les récentes décennies aux Etats-Unis. De quoi s’aérer, mais aussi de quoi s’inspirer ou s’inquiéter.

La sécurité par la civilité

Harvey Molotch, professeur de sociologie à New York, s’inquiète des dérives sécuritaires du monde post 11 septembre 2001. Attention ; il ne verse pas dans la dénonciation lyrique des supposées dérives sécuritaires et liberticides. Il s’inquiète, plus largement, de la déshumanisation, au nom de la lutte contre l’insécurité, des espaces et équipements publics. Une déshumanisation qui alimente les peurs et les angoisses. La fermeture de certains services (au premier rang desquels les toilettes publiques) rend la ville moins agréable. L’intensification technologique des rames et quais de métro permet d’insister en permanence sur l’insécurité, ce qui distille l’idée d’une menace généralisée et permanente. La sophistication des points de contrôle (dans les aéroports notamment) provoque de la congestion et de l’inquiétude. Si toutes ces orientations des politiques de sécurité ne provoquent pas l’insécurité, elles contribuent à une dégradation du bien-être. Molotch ne fait pas seulement dans l’observation, qui n’a rien de naïve. Il propose que tout un chacun soit plus investi dans la qualité de la vie quotidienne, sans délégation excessive à des machines et des corps professionnels spécialisés. Il insiste sur les ambiguïtés et difficultés des mesures de sécurité : faut-il mettre à disposition les données (au risque d’être plus aisément attaqué) ? quelles sont les justes priorités quand il s’agit de protéger des populations et des territoires ? Il souligne, à raison, que l’on sous-estime parfois la sécurité (dans l’avion notamment) quand on la surestime ailleurs (dans notre voiture par exemple). Molotch prête certainement le flan à la critique pour une vision trop optimiste de l’humanité (l’antidote à la peur serait, selon-lui, la beauté). Mais il met bien l’accent sur les vertus d’une sécurité plus civilisée (impliquant tout un chacun) par rapport à une sécurité militarisée. Notant que l’on repère plus facilement un requin dans une mer calme que dans une mer agitée, il plaide pour un design apaisant et l’implication civique. Concrètement, nombre d’experts s’accorderont sur ses idées de mieux ventiler, éclairer et réguler les espaces publics (avec du personnel). À condition toutefois que l’on trouve le modèle économique d’une telle option.

Un mot pour un état impossible

Professeur de littérature à Harvard, John Hamilton n’est pas un expert de la sécurité. Mais son étude érudite le fait compter comme éminent spécialiste du mot sécurité. Son voyage linguistique part du constat de la proéminence du terme : forces de sécurité, mais aussi cybersécurité, sécurité sociale, sanitaire, civile, etc. Il ne se lance pas dans une vague méditation sémantique, mais dans une analyse fouillée qui va de la poésie grecque antique à Heidegger en passant par des variations plus contemporaines. L’ensemble n’est certainement pas d’une remarquable accessibilité. Et la lecture détaillée ne concernera qu’un public avisé. On peut tout de même tirer certaines leçons. Si « sé-cura-tas » désigne un état de séparation vis-à-vis des problèmes, il s’ensuite que la sécurité perpétuelle ne peut être que d’ordre divin. Et quand on connaît, un peu, les Dieux on ne peut tout de même pas être totalement rassuré sur la tranquillité et la stabilité. La sécurité totale n’est donc ni de ce monde, ni d’un autre. Féru de terminologie, Hamilton signale, à sa manière, qu’une vie pleinement humaine ne saurait être parfaitement sécurisée. Au risque d’être totalement aseptisée. Il en va ainsi de toutes les dimensions de l’existence : l’intégrité physique, mais aussi l’emploi ou la vie familiale. Ce n’est pas trop tirer le propos d’Hamilton que de rappeler qu’il est risqué de vivre dans une société que le risque alarme systématiquement.

L’expérience de la Défense

Harold Brown ne se pique ni de sociologie ni d’étymologie. Physicien de formation, il fut, notamment, Secrétaire à la Défense sous Jimmy Carter. Dans cet ouvrage de mémoires, salué par Carter et Clinton mais aussi par Madeleine Albright et Henry Kissinger, il rappelle ses états de service (investissements nucléaires, guerre du Vietnam, révolution iranienne, guerre froide, provocations – déjà – de la Corée du Nord, etc.). Loin de considérations trop philosophiques, il retrace un panorama de défis complexes quand le prix des erreurs pouvait être extrêmement élevé. À la tête d’une administration considérable (2 millions de militaires et 1 million de civils en 1977), il estime que le point essentiel, pour la sécurité, est de ne pas se bureaucratiser. Et de toujours se fixer des priorités. Porté sur les sujets d’actualité, il les trouve, à une période ou Défense et sécurité intérieure sont de plus en plus imbriquées, dans une sorte de règle de trois « D » : Drones, Données, Dissuasion. Sur le point sensible des moyens, il considère que défendre les Etats-Unis, c’est d’abord défendre le budget de la Défense. Et il écrit que les coupes budgétaires peuvent toucher les muscles sans réduire vraiment le gras (une formule qui peut faire mouche…). De manière plus classique, il plaide ainsi en faveur du complexe militaro-industriel (que les observateurs critiques baptisent maintenant le système sécuritaro-carcéral) comme clé de la stimulation économique. Au terme de son passionnant survol de l’histoire récente de la sécurité américaine, il se dit inquiet face à une Amérique qu’il voit aujourd’hui divisée. Or, selon ses termes, c’est la cohésion qui est la meilleure des protections.

Harvey Molotch, Against Security. How We Go Wrong at Airports, Subways, and Other Sites of Ambiguous Danger, Princeton University Press, 2012, 260 pages.
John T. Hamilton, Security. Politics, Humanity and the Philology of Care, Princeton University Press, 2013, 322 pages.
Harold Brown, Star Spangled Security. Applying Lessons Learned over Six Decades Safeguarding America, Brookings Institution Press, 2012, 277 pages.

“Politique familiale : le virage vers la petite enfance”, Le Monde (.fr), 13 juin 2013

 

Depuis les premières lois d’assistance de la fin du XIXème siècle, jusqu’à l’ensemble des mécanismes socio-fiscaux contemporains, en passant par la mise en place d’une branche Famille de la Sécurité sociale après-guerre, le périmètre de la politique familiale n’a fait que s’étendre.

Aux prestations gérées par les CAF, il convient d’ajouter d’autres dépenses publiques. Certaines de ces aides sont à l’intersection d’autres politiques comme les politiques du logement, de l’éducation, de l’emploi ou de la lutte contre la pauvreté. Aux prestations familiales monétaires « classiques », il faut additionner, en particulier, une certaine fraction des prestations logement, les dépenses fiscales liées aux singularités du système français d’imposition, et les prestations différées que sont les avantages familiaux de retraite.

On peut décomposer la politique familiale en quatre cercles concentriques intégrant les principales dépenses. Dans un premier cercle, on trouve les dépenses « famille » et « maternité », telles que présentées dans les nomenclatures statistiques européennes. Outre les prestations familiales des CAF, on trouve dans cet agrégat les dépenses d’aide sociale à l’enfance, gérées par les collectivités territoriales, les dépenses maternité, gérées par l’assurance maladie. Il faut, en complément, considérer certains dispositifs qui concourent à la redistribution en faveur des familles. Les prestations logement et certains minima sociaux incorporent ainsi dans leurs barèmes des modulations qui sont fonction de la composition de la famille. Il faut, encore, rapporter les avantages prenant la forme de réduction d’impôts. On parle souvent de « dépenses fiscales », au sens de pertes de recettes fiscales, complétant les dépenses sociales. Ces réductions d’impôts en faveur des familles – au premier rang desquelles on trouve le mécanisme du quotient familial –  comprennent les divers avantages liés aux enfants dans le calcul de l’impôt. Enfin, pour établir un périmètre large de la politique familiale, on doit recenser les avantages familiaux de retraite : bonification de pension pour enfants, majoration de durée d’assurance. Avec ces conventions, la politique familiale représente, dans un sens strict, 3 % du PIB. Et dans un sens élargi, 5 % du PIB. C’est dire son importance.

Le plus important virage de la politique familiale n’est pas le plus commenté. On parle très souvent du passage d’une politique familiale vers une politique sociale, avec les mises sous condition de ressource de certaines prestations ou encore les abaissements du plafond du quotient familial. Ces sujets, à nouveau discutés avec les récentes annonces gouvernementales, masquent une transformation bien plus importante. En raison de l’extension de l’activité féminine et souvent pour l’encourager, les principales nouvelles mesures en faveur des familles ont consisté, depuis les années 1970, en interventions visant la petite enfance.

Les courbes des dépenses sont claires. Avant le milieu des années 1980, la branche famille ne dépensait rien, ou presque, pour l’accueil du jeune enfant (i.e lorsqu’il a moins de trois ans). Depuis lors, les innovations et créations ont très largement porté sur ce dossier. Depuis 2010, la branche Famille dépense plus en matière d’accueil du jeune enfant qu’en allocations familiales. Et les collectivités territoriales s’impliquent, en lien avec les CAF, considérablement. L’ensemble, cependant, demeure insatisfaisant. Ne serait-ce que parce qu’il manque un nombre considérable de places.

Dans tous les débats très contemporains sur le quotient familial et les allocations familiales, on oublie, en partie, l’essentiel. Cette réduction d’impôt et cette prestation dite d’« entretien » (car elle vient couvrir ou « compenser » une partie du coût des enfants) ne correspondent plus à la priorité des politiques familiales. Celles-ci, de plus en plus, vise non pas uniquement à « compenser » la charge d’enfant, mais à permettre une meilleure conciliation vie familiale/vie professionnelle des parents.

Le sujet important pour la politique familiale n’est donc pas de savoir comment rogner et bricoler avec les paramètres du système en place, mais de résolument investir afin que tous les parents et tous les enfants puissent bénéficier de services de qualité. En matière de petite enfance, deux projets, largement convergents, sont ponctuellement évoqués. Il s’agirait d’aller vers un « service public de la petite enfance » ou bien vers un « droit opposable à un mode de garde ». Dans les deux cas, le principe, inspiré des politiques des pays scandinaves, serait de proposer à tous les enfants de moins de trois ans, une solution d’accueil. Pour la France, aller vers une telle réorganisation (service public et/ou droit opposable), suppose une refonte générale de la gouvernance de la politique familiale française. Ce qui n’est pas à l’ordre du jour. On préfère souvent raboter et complexifier (ce qu’incarnent les décisions récentes), plutôt que simplifier et réaffecter (ce qu’incarnerait une visée stratégique claire). C’est dommage.

Évolution des dépenses d’allocations familiales et de prestations d’accueil pour le jeune enfant (en Milliards d’euros)

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Source : CNAF

La démobilité : vivre, travailler et se déplacer autrement. Note de la Fondation pour l’innovation politique (juin 2013)

La croissance contemporaine des mobilités peut être alternativement présentée comme incarnation de libertés nouvelles ou comme puissante menace environnementale. Sur le plan des mobilités locales, en particulier celles des actifs, les opérateurs font, avec leurs usagers et clients, le constat de la saturation des réseaux. Ils connaissent, par ailleurs, les coûts colossaux des investissements pour décongestionner. Une partie de la population vit une partie de ses déplacements, notamment pour les trajets de travail, comme une douleur. Entassés debout à plusieurs par mètre carré, à l’aller et au retour, dans des transports collectifs saturés, ces urbains ne vivent pas une mobilité souriante. La perspective de la démobilité, qui s’incarne dans le développement du télétravail et de villes plus cohérentes, vise non pas la décroissance globale, mais l’optimisation de la vie dans les métropoles modernes. Un nid d’idées et d’opportunités pour innover.

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