“Vers la métropole providence ?”, Actualités sociales hebdomadaires, n° 2866, 27 juin 2014

Vers la métropole providence ?

 

Julien Damon

Professeur associé à Sciences Po

 

Le milieu des années 2000 aura été le temps d’éclosion du « département providence » (l’expression est de Robert Lafore). Rappelons que le département était, à l’aube de cette décennie, un peu comme aujourd’hui, appelé à disparaître. Mais, par la magie des couloirs et des textes, il est apparu comme le grand vainqueur de l’Acte II de la décentralisation. Désigné comme « chef de file » de l’action sociale, le département s’est imposé. Alors que les dépenses sociales départementales (30 milliards d’euros) représentent moins de 5 % du montant total des dépenses sociales, il demeure à bien des égards fondé de le qualifier de providence. C’est, en effet, à lui qu’échoient une grande partie de l’assistance et la responsabilité d’adapter les politiques aux territoires.

 

2014 : nouveau coup de semonce. Le département, du moins une bonne part de sa substance et de son contenu, est à nouveau appelé à disparaître. On verra bien ce qui sort cette fois-ci des couloirs et des textes. Mais une nouvelle donne se profile : l’affirmation des métropoles.

 

La métropole, après avoir incarné l’hexagone, pénètre la discussion politique et le droit français. Échelle pertinente de nos vies réelles (selon bien des géographes) et unités compétitives de l’économie globale (selon bien des économistes), les métropoles – qui restent à délimiter – agglomèreraient efficacement les personnes et les activités. Selon de nombreuses perspectives, une révolution métropolitaine serait même à l’œuvre, dans le monde entier. En un mot : un crépuscule des nations et des États, un nouvel essor des régions et des métropoles. Les villes ainsi labellisées incarnent des territoires bien plus larges que leur seul ressort administratif. Avec une capacité élevée à capter et gérer des flux (de touristes comme de denrées et données), elles rayonnent sur des aires géographiques importantes. Classées selon leurs prix, leur qualité de vie, leurs infrastructures, elles sont comparées dans le cadre de multiples classements. Le défi pour elles est tout autant celui de l’attractivité que de la cohésion sociale.

 

De fait, des politiques sociales de format et de contenu plus métropolitains que nationaux sont partout envisageables dans le monde. En France, la perspective n’est pas encore claire. Mais le cas lyonnais, qui voit fusionner une communauté urbaine et une partie de conseil général, doit inspirer. Selon les termes de la loi de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles, promulguée le 27 janvier 2014, « la métropole de Lyon forme un espace de solidarité ». Ces premiers mots, dans la définition juridique de la métropole de Lyon, ne peuvent que retenir l’attention si on se préoccupe de questions et de politiques sociales. Sur les plans de l’aide et de l’action sociales, la métropole de Lyon, à l’horizon du 1er janvier 2015, doit ainsi réussir la fusion/acquisition (si on peut se permettre la comparaison), de plusieurs organisations. Le périmètre de ce qui sera strictement réuni dans une unique entité est connu. Le périmètre de l’ensemble des institutions concernées est plus large : CCAS, services de Caisses de Sécurité Sociales, opérateurs associatifs, offices HLM. Ces institutions ainsi que les politiques qu’elles mènent et celles auxquelles elles participent peuvent connaître de profondes révisions, choisies ou subies, dans les suites de la création de la métropole de Lyon.

 

Les métropoles françaises, à l’instar de la métropole lyonnaise, deviennent des collectivités territoriales de plein exercice, aux compétences sociales étendues. Il n’est pas certain que l’expression « métropole providence » soit judicieuse. Le vocabulaire européen valorise l’idée de métropoles « inclusives », mais sans donner de bases juridiques à la désignation. La période est, en tout cas, à la construction concrète, à partir de ce premier exemple lyonnais fait de volontarisme et de prospective, de ces nouvelles collectivités publiques en charge d’une partie substantielle du social. La question nationale qui se traite aujourd’hui est de savoir si nous allons vivre un Acte III de la décentralisation (avec tout de même quelques parties de recentralisation) ou un Acte I du renforcement des métropoles. La dynamique mondiale et le dynamisme lyonnais montrent que cette grande comédie nationale, en plusieurs actes, n’a plus forcément grande raison. Les métropoles s’affirment organiquement et dans la vie des gens. Il est probablement aussi vain de vouloir empêcher ce mouvement que d’en rendre les traductions locales toutes obligatoires sur une même formule décidée au niveau national. Ce qui – soit dit en passant – laisse de la place aux départements…

“Le terrain, lui, ne ment pas”, Le Point, 12 juin 2014

Le terrain, lui, ne ment pas

 

Julien Damon

 

On connaît la formule notoire du Maréchal Pétain « La terre, elle, ne ment pas ». Apparue dans un discours rédigé par Emmanuel Berl, la phrase désigne deux choses. La première, la terre, incarne, au-delà de l’icône de l’enracinement, la vérité. La deuxième, tout ce qui est autre (en l’espèce politiciens véreux, fonctionnaires corrompus, étrangers profiteurs), est mensonge. Si l’on se permet des libertés, en chevauchant les décennies et les convenances, on peut s’étonner du recours permanent au « terrain » dans les discours contemporains. Certes, le terrain ce n’est pas la terre ni la patrie. L’idée pourtant partage aussi la vérité en deux sphères, celle du terrain (valorisé) et celle de tout ce qui n’est pas terrain (pas bien). En valorisant et souvent en survalorisant le terrain comme authenticité, tous les propos qui en appellent au terrain et/ou aux hommes de terrain, versent non pas dans la phraséologie totalitaire mais dans le ridicule, voire la pantalonnade. Il suffit d’avoir vu une fois un édile satisfait ou un manager quelconque asséner avec conviction qu’il avait vu ça sur le terrain. Le ça étant, bien entendu, le vrai. Le dogme actuel de la proximité du terrain confine au burlesque.

 

Mais qu’est-ce donc que ce « terrain » ? En matière de football ou de tennis, on saisit aisément. Pour un Ministre, un patron de grande entreprise, un journaliste parisien en cours, il s’agira de « descendre » (tel un Zeus curieux, de l’Olympe au sol) sur le terrain, de rencontrer des acteurs de terrain, de se frotter même au terrain. Après ces visites et ces rencontres, il sera possible de se prévaloir du terrain, c’est-à-dire, en gros, de la réalité. Il y a probablement aussi une dimension de gloire militaire à connaître, un temps, le terrain.

 

Si tout ceci ne relève pas d’un néomaréchalisme, manifeste ou latent, il y a dans la distinction entre, d’un côté, le terrain, et de l’autre côté, le reste du monde (ce qui fait tout de même beaucoup), un souci de mettre en valeur ce qui est petit (par rapport à ce qui est grand), ce qui est local (par rapport à ce qui est central), ce qui est réel (par rapport à ce qui est légal). Cette dernière différenciation, entre le pays légal et le pays réel, est typiquement maurrassienne. Le père du nationalisme intégral n’inspire certainement pas les élites actuelles, pourtant si férues de ce terrain encensé. S’il est bon d’être de terrain, de se réclamer du terrain, et ceci à tous les niveaux de position sociale, ce terrain est quelque chose de très imbriqué. Il se conçoit en cascades. Ce qui est le quotidien des uns, est le terrain des autres. Le responsable hiérarchique n+1 (dans un bureau de poste, dans une entreprise de livraison de pizzas comme dans un direction d’administration centrale) devient, de la sorte, anthropologue de ses subordonnés.

 

Cette rhétorique du terrain, souvent employée avec une éloquence militante (on a l’impression de milliers de Malraux parlant des Brigades internationales lorsque l’on entend parler des « réalités de terrain »), est une composante importante de la dépréciation des élites. Celles-ci sont, d’une part, critiquées car elles ne connaîtraient pas ce terrain dont elles seraient éloignées. Elles sont, d’autre part, très promptes à s’autocritiquer (en s’auto ridiculisant) en rapportant leurs expériences de terrain. Il serait bienvenu de cesser cette exploitation affective du terrain. Ce n’est pas dire chacun à sa place. C’est ne pas entrer dans une compétition grotesque quant à savoir qui sera le meilleur laboureur du terrain. Pour prendre une autre formule célèbre, personne n’a le monopole du terrain.