Deux ouvrages anglais sur l’immigration (Le Point, 21 novembre 2013)

David Goodhart, The British Dream. Successes and Failures of Post-War Immigration, Londres, Atlantic Books, 2013, 381 pages.

 

Paul Collier, Exodus. Immigration and Multiculturalism in the 21st Century, Londres, Allen Lane, 2013, 320 pages.

 

L’immigration, une chance pour l’Occident ?

 

Les questions migratoires sont hautement polémiques, qu’il s’agisse des plus défavorisés en quête d’une vie meilleure ou des plus talentueux que se disputent les universités. Deux essais anglais récents, qui nourrissent la discussion outre-Manche, permettent de revenir sur des thèmes très sensibles. Une approche commune : il faut se dégager de l’émotion et de l’actualité pour évaluer rigoureusement bienfaits et difficultés de l’immigration. Un constat conjoint : le multiculturalisme est et sera, dans les pays riches, de plus en plus problématique.

 

Dans son livre, dédicacé à ses parents et à son ordinateur portable, David Goodhart soutient une thèse vive. En une soixantaine d’années, « un pays assez homogène, au cœur d’un empire multiracial est devenu un pays multiracial, sans empire ». Calculant qu’il arrive plus d’immigrés en Angleterre chaque année qu’il n’en est arrivé entre 1066 et 1950, Goodhart estime que l’immigration est aujourd’hui le principal problème du pays. Attention, il n’y a pas là un brûlot signé par un récent converti. Toujours à la tête du Think Tank de centre-gauche Demos, Goodhart souligne que les nouveaux arrivants sont, forcément, en concurrence avec les établis notamment parmi les catégories les plus modestes de la population. Les immigrés tirent les revenus vers le bas. Ils sont en compétition dans l’accès aux services publics et aux logements. Classiquement, Goodhart indique aussi que les Somaliens sont plus difficiles à intégrer que les Australiens. Autour de ces arguments on pourrait gloser techniquement sur les mérites respectifs d’une coupe instantanée ou d’un regard longitudinal, pour dégager ce qui de malheureux maintenant deviendrait avantageux dans le long terme. Le sujet principal est autre. Reprenant des arguments assez répandus, et empiriquement plutôt bien soutenus, de la littérature économique, Goodhart rappelle que les sociétés les plus hétérogènes sont les moins favorables à la protection sociale. C’est ce qu’il baptise le « dilemme progressiste ». La diversification, passant par la ségrégation plus que par le métissage, alimente de puissantes critiques à l’encontre de l’État-providence. Équilibré, l’auteur rapporte que la ségrégation serait tout de même en baisse par exemple dans des villes comme Bradford. Il relève que les imans sont plus souvent anglophones qu’auparavant. Point important, il note que les descendants d’immigrés pakistanais et chinois sont souvent meilleurs élèves que les enfants anglais. D’où, peut-être, encore du ressentiment. En tout cas les immigrés n’apportent pas seulement la diversité. Ils sont eux-mêmes la diversité. Et c’est ce changement de société (que d’autres, en France, baptisent avec force polémique, le « grand remplacement ») que Goodhart érige en péril pour le « rêve anglais ».

 

Selon l’économiste d’Oxford Paul Collier, dans un livre d’ailleurs très apprécié par Goodhart, la question de l’immigration est, la plupart du temps, mal posée. Pour ce grand spécialiste de l’Afrique et des populations pauvres, il ne s’agit pas tant de savoir si elle est bénéfique ou maléfique. D’ailleurs Collier ne veut pas nous amener à une opinion sur l’immigration, mais à un cadre pour se forger des opinions. La vraie question est de mesurer l’impact de l’immigration à trois échelles. Il en va, d’abord, des migrants eux-mêmes. Ceux-ci gagnent toujours à immigrer, en particulier quand ils proviennent de pays très défavorisés. À défaut, ils rentreraient chez eux ou partiraient encore ailleurs. Il faut aussi mesurer l’impact sur les pays de départ, en particulier quand ils sont pauvres. Le solde est, globalement, positif car les émigrés renvoient des devises et de bonnes idées. Mais au-delà d’un certain seuil d’émigration, les effets deviennent négatifs car il y a fuite des cerveaux (voir ce qui se passe en Haïti ou en Afrique du Sud). Quant aux conséquences pour le pays d’accueil, le thème du seuil (quasiment inaudible dans le brouhaha du débat français) est le plus important. Un peu de diversité amène, selon Collier, du dynamisme pour le pays et de l’originalité pour certains quartiers. Mais il considère, avec Goodhart (et bien d’autres experts), que le consentement à payer l’impôt baisse dans des sociétés se diversifiant, à partir de diasporas grandissantes. Pour Collier le problème n’est pas tant celui de l’identité que celui de la continuation possible des systèmes d’État-providence à l’européenne.

 

Alors que Goodhart propose peu (sinon de tenter de faire adhérer toute la population aux mythes et rituels britanniques), Collier se dit favorable à des restrictions sur le regroupement familial et à une croissance de l’immigration des étudiants et travailleurs qualifiés. Sans remettre en cause le droit d’asile, il est favorable au renvoi chez eux des réfugiés après amélioration de la situation dans leur pays d’origine. Au total deux ouvrages qui mettent en pièce la vision académique et enchantée du multiculturalisme. Et qui mettent les pieds là où ça fait mal.

 

 

 

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