Gary Becker et les choix rationnels – “Gary Becker – L’individu calculateur”, Sciences Humaines, Grand Dossier n° 30, 2013.

Gary Becker, au carrefour de la sociologie et de la science économique, s’est intéressé à des sujets aussi divers que les discriminations, le capital humain, l’allocation du temps, la criminalité, la justice, la famille. Son point d’entrée : la rationalité des individus. Il s’agit d’éclairer les comportements humains à la lumière des incitations qui peuvent freiner ou favoriser une décision. De cette perspective d’analyse des problèmes sociaux avec les outils de la science économique, il ressort que l’on s’engage dans un acte délictueux, dans une carrière criminelle, dans une union (ou dans une séparation) en pesant, plus ou moins finement, les avantages et coûts de telles décisions.

Cette théorie du choix rationnel, qui influencera notamment un Raymond Boudon ou un Dominique Strauss Khan (dans ses travaux d’économie de la famille) mais qui sera souvent critiquée, notamment par un Albert Hirschman, s’appuie sur la mise en évidence des préférences individuelles. Celles-ci portent sur des investissements de long terme (par exemple dans le système éducatif), des habitudes (fumer, boire, conduire ou non avec sa ceinture de sécurité) ou des agissements quotidiens (préférer lire un livre ou regarder la télévision). Là où sociologues, psychologues et anthropologues voient, généralement, de la morale, des normes et pressions sociales, des forces culturelles, l’approche beckerienne revient à tout ramener à des préférences individuelles. Selon Becker, les sciences sociales ne sont vraiment des sciences que lorsqu’elles repoussent les explications évoquant de l’irrationalité, de la culture, des forces collectives. Et il existe une science reine, l’économie, ou, plus précisément, une démarche d’économiste consistant à révéler, mesurer et analyser les choix et les fondements des choix individuels.

L’individu, vu par Becker, n’est pas totalement ni tout le temps rationnel. Il est, néanmoins, toujours en quête de bonheur et prêt à arbitrer entre des choix différents pour obtenir des satisfactions. Becker applique son approche à la criminalité. Celle-ci n’est pas le fait de personnalités déviantes différentes, mais d’acteurs rationnels qui arbitrent entre leurs obligations, opportunités et aspirations, en fonction des risques. Le criminel met ainsi en balance l’espérance de gain d’un acte illégal et le risque de sanction. L’idée de ne pas voir dans l’acte délictuel un unique effet de la socialisation et du contexte, mais d’abord d’un calcul, est venue à Becker à partir d’une expérience personnelle. En retard pour une soutenance de mémoire, il eut à choisir entre, d’un côté, perdre du temps pour trouver et payer une place de parking, et, de l’autre côté, se garer là où c’est interdit et risquer une amende. Becker fit rationnellement le choix « criminel » (sans, d’ailleurs, toucher de contravention). Sa posture consiste, par la suite, à considérer que délinquants et criminels raisonnent tous de la sorte. Constatant que la criminalité a augmenté à mesure que les peines déclinaient, Becker plaide pour l’alourdissement des sanctions, mais, surtout, pour la certitude de la punition. Le fond de l’affaire est toujours un calcul de probabilités.

Plus globalement, la théorie de Becker repose sur le « capital humain » dont tout individu est détenteur. Ce capital se compose, par exemple, des expériences professionnelles, de l’état de santé. Il consiste en capacités innées et en capacités acquises au prix d’investissements (dépenses matérielles pour se former, temps consacré au maintien ou à l’amélioration des ses capacités). Cette notion, devenue phare permet de saisir de façon nouvelle la vie en entreprise ou en famille. Le mariage se comprend d’ailleurs comme un contrat permettant d’optimiser le capital humain des membres du foyer. La femme s’engage à faire des enfants puis s’en occuper en échange de protection et d’assurance. Becker n’a pas une vision traditionnaliste de la famille (même s’il insiste sur le fait qu’il s’agit de l’institution la plus fondamentale). Il considère que les femmes sont victimes de discriminations, avec lesquelles elles composent.

Le foyer est une unité de production de services domestiques (ménage, cuisine, relations sexuelles..), et tout ce qui le concerne (vie quotidienne, mais aussi décisions radicales comme le divorce) peut être décrit par les mécanismes économiques d’optimisation individuelle. L’éducation, au sein de la famille comme, plus largement, à l’échelle d’un pays, devient un investissement dans le capital humain, tout comme l’achat d’une machine est un investissement dans le capital physique d’une entreprise. Cette nouvelle façon de voir la formation a révolutionné tout un pan de l’analyse économique.

Becker a été pionnier avec cette application systématique de la démarche économique aux sujets sociaux, et a mis du temps avant de convaincre du bien-fondé de sa démarche. Consacré par l’obtention du « Prix Nobel » d’économie en 1992, pour « avoir étendu le domaine de l’analyse microéconomique à un grand nombre de comportements et d’interactions humains, y compris le comportement non marchand », c’est certainement lui qui a permis à l’économie – qu’on le déplore ou qu’on le célèbre – d’investir d’autres thèmes que ce qui relevait seulement des questions de marché et de croissance. La science économique est d’ailleurs depuis critiquée pour son impérialisme. Tandis que ses outils et son vocabulaire sont employés dans tous les autres domaines des sciences sociales. Si beaucoup critiquent cette vision de l’homme mû par son seul intérêt, Becker soutient que les individus ne sont pas uniquement motivés par l’égoïsme. Les comportements sont commandés par un riche ensemble de valeurs et de préférences. Que le modèle des choix rationnels, à la Becker, permet d’approcher. Mais ce modèle est loin d’être unique et parfait.

Biographie. Gary Becker, né en 1930, toujours actif, libéral militant, enseigne à l’Université de Chicago, dans les deux départements d’économie et de sociologie. Il a commencé ses travaux par une thèse sur l’économie des discriminations raciales, étendant progressivement son mode de raisonnement à l’exploration et à l’explication de l’ensemble des aspects de la vie sociale, parfois les plus intimes.

  • Human Capital, Chicago University Press (1964)
  • A Treatise on the Family, Harvard University Press (1981).
  • Accounting for Tastes, Harvard University Press (1996).

Voir aussi l’important blog qu’il tient avec le juriste Richard Posner, spécialiste de l’analyse économique du droit www.becker-posner-blog.com

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