“Trois regards américains sur la sécurité du monde”, Les Échos, 14 juin 2013

Le thème de la sécurité campe aux premiers rangs des préoccupations et polémiques françaises. Au-delà des bisbilles hexagonales, trois ouvrages américains ouvrent sur l’efficacité des politiques de sécurité, sur l’histoire d’un mot maintenant très chargé, et sur les récentes décennies aux Etats-Unis. De quoi s’aérer, mais aussi de quoi s’inspirer ou s’inquiéter.

La sécurité par la civilité

Harvey Molotch, professeur de sociologie à New York, s’inquiète des dérives sécuritaires du monde post 11 septembre 2001. Attention ; il ne verse pas dans la dénonciation lyrique des supposées dérives sécuritaires et liberticides. Il s’inquiète, plus largement, de la déshumanisation, au nom de la lutte contre l’insécurité, des espaces et équipements publics. Une déshumanisation qui alimente les peurs et les angoisses. La fermeture de certains services (au premier rang desquels les toilettes publiques) rend la ville moins agréable. L’intensification technologique des rames et quais de métro permet d’insister en permanence sur l’insécurité, ce qui distille l’idée d’une menace généralisée et permanente. La sophistication des points de contrôle (dans les aéroports notamment) provoque de la congestion et de l’inquiétude. Si toutes ces orientations des politiques de sécurité ne provoquent pas l’insécurité, elles contribuent à une dégradation du bien-être. Molotch ne fait pas seulement dans l’observation, qui n’a rien de naïve. Il propose que tout un chacun soit plus investi dans la qualité de la vie quotidienne, sans délégation excessive à des machines et des corps professionnels spécialisés. Il insiste sur les ambiguïtés et difficultés des mesures de sécurité : faut-il mettre à disposition les données (au risque d’être plus aisément attaqué) ? quelles sont les justes priorités quand il s’agit de protéger des populations et des territoires ? Il souligne, à raison, que l’on sous-estime parfois la sécurité (dans l’avion notamment) quand on la surestime ailleurs (dans notre voiture par exemple). Molotch prête certainement le flan à la critique pour une vision trop optimiste de l’humanité (l’antidote à la peur serait, selon-lui, la beauté). Mais il met bien l’accent sur les vertus d’une sécurité plus civilisée (impliquant tout un chacun) par rapport à une sécurité militarisée. Notant que l’on repère plus facilement un requin dans une mer calme que dans une mer agitée, il plaide pour un design apaisant et l’implication civique. Concrètement, nombre d’experts s’accorderont sur ses idées de mieux ventiler, éclairer et réguler les espaces publics (avec du personnel). À condition toutefois que l’on trouve le modèle économique d’une telle option.

Un mot pour un état impossible

Professeur de littérature à Harvard, John Hamilton n’est pas un expert de la sécurité. Mais son étude érudite le fait compter comme éminent spécialiste du mot sécurité. Son voyage linguistique part du constat de la proéminence du terme : forces de sécurité, mais aussi cybersécurité, sécurité sociale, sanitaire, civile, etc. Il ne se lance pas dans une vague méditation sémantique, mais dans une analyse fouillée qui va de la poésie grecque antique à Heidegger en passant par des variations plus contemporaines. L’ensemble n’est certainement pas d’une remarquable accessibilité. Et la lecture détaillée ne concernera qu’un public avisé. On peut tout de même tirer certaines leçons. Si « sé-cura-tas » désigne un état de séparation vis-à-vis des problèmes, il s’ensuite que la sécurité perpétuelle ne peut être que d’ordre divin. Et quand on connaît, un peu, les Dieux on ne peut tout de même pas être totalement rassuré sur la tranquillité et la stabilité. La sécurité totale n’est donc ni de ce monde, ni d’un autre. Féru de terminologie, Hamilton signale, à sa manière, qu’une vie pleinement humaine ne saurait être parfaitement sécurisée. Au risque d’être totalement aseptisée. Il en va ainsi de toutes les dimensions de l’existence : l’intégrité physique, mais aussi l’emploi ou la vie familiale. Ce n’est pas trop tirer le propos d’Hamilton que de rappeler qu’il est risqué de vivre dans une société que le risque alarme systématiquement.

L’expérience de la Défense

Harold Brown ne se pique ni de sociologie ni d’étymologie. Physicien de formation, il fut, notamment, Secrétaire à la Défense sous Jimmy Carter. Dans cet ouvrage de mémoires, salué par Carter et Clinton mais aussi par Madeleine Albright et Henry Kissinger, il rappelle ses états de service (investissements nucléaires, guerre du Vietnam, révolution iranienne, guerre froide, provocations – déjà – de la Corée du Nord, etc.). Loin de considérations trop philosophiques, il retrace un panorama de défis complexes quand le prix des erreurs pouvait être extrêmement élevé. À la tête d’une administration considérable (2 millions de militaires et 1 million de civils en 1977), il estime que le point essentiel, pour la sécurité, est de ne pas se bureaucratiser. Et de toujours se fixer des priorités. Porté sur les sujets d’actualité, il les trouve, à une période ou Défense et sécurité intérieure sont de plus en plus imbriquées, dans une sorte de règle de trois « D » : Drones, Données, Dissuasion. Sur le point sensible des moyens, il considère que défendre les Etats-Unis, c’est d’abord défendre le budget de la Défense. Et il écrit que les coupes budgétaires peuvent toucher les muscles sans réduire vraiment le gras (une formule qui peut faire mouche…). De manière plus classique, il plaide ainsi en faveur du complexe militaro-industriel (que les observateurs critiques baptisent maintenant le système sécuritaro-carcéral) comme clé de la stimulation économique. Au terme de son passionnant survol de l’histoire récente de la sécurité américaine, il se dit inquiet face à une Amérique qu’il voit aujourd’hui divisée. Or, selon ses termes, c’est la cohésion qui est la meilleure des protections.

Harvey Molotch, Against Security. How We Go Wrong at Airports, Subways, and Other Sites of Ambiguous Danger, Princeton University Press, 2012, 260 pages.
John T. Hamilton, Security. Politics, Humanity and the Philology of Care, Princeton University Press, 2013, 322 pages.
Harold Brown, Star Spangled Security. Applying Lessons Learned over Six Decades Safeguarding America, Brookings Institution Press, 2012, 277 pages.

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